L’ombre d’un géant

avril 13, 2006 at 1:47 (A livre ouvert)

S'il ne s'était pas éteint en 1989, Samuel Beckett aurait aujourd'hui cent ans. Irlandais de naissance, parisien d'adoption, il reste pourtant plus que jamais présent. Pas d'interview, aucun film de lui, mais toujours ses textes, héritage legué à l'infini, de lectures en relectures. A chaque ligne, chaque pause et chaque souffle, sur scène ou dans l'espace ouvert de nos mains, ses phrases continuent de palpiter. Ses silences, d'insuffler la vie, une autre forme d'humanité à peine murmurée. Difficile de résumer son influence, de définir son apport. Juste une expérience personnelle. Prix Nobel de littérature en 1969, il est entré dans ma vie comme un tremblement de terre. Une évidence fondamentale apres laquelle rien ne pourrait plus être comme avant. Un nouveau goût aux mots, un nouveau souffle au coeur. Et surtout, une passion à jamais chevillée au corps, celle du maître, du mentor. Depuis, je poursuis cette quête qu'il m'a legué sans le savoir. Peut etre meme sans le vouloir. Comme à tant d'autres, invisible communauté de coeur… Celle de vouloir "se tromper, se tromper encore, se tromper mieux". Apres ca, inutile de dire merci. L'espace de ses hesitations suffit.

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Le roman selon Beckett…

mars 25, 2006 at 1:52 (A livre ouvert)

Lorsque Beckett fait paraître, en 1951, son premier roman en français sous le titre de Molloy, il est déjà l'auteur de deux textes anglais encore aujourd'hui méconnus : Murphy, rédigé en 1938, et Watt, en 1945. Malgré cette absence de médiatisation de celui qui n'est pas encore le dramaturge à succès de "En attendant Godot" et "A les beaux jours", la parution de ce livre est immédiatement saluée par la critique comme un événement. L'un d'entre eux, Jean-Jacques Marchand, allant même jusqu'à parler du "livre le plus prometteur que l'actualité nous ait proposé depuis "La Nausée" de Sartre." Et il est vrai que ce "nouveau" roman révolutionne le genre.

Si le style lacunaire si spécifique à Beckett -et qui lui vaut d'être sans conteste mon auteur préféré-, n'est ici qu'en germe, son univers s'y épanouit avec une force qui pénètre au plus profond de nous-même. Difficile pourtant d'entrer dans ce roman tant l'écriture "d'une seule traite" et qui bouscule la syntaxe, est inhabituellement dense. Sans concession.
Et pourtant quels délices à vaincre cette difficulté première. Car, une fois votre cerveau accoutumé, Molloy ne vous quittera plus tant est obsédant le style et truculente, la verve du personnage éponyme. Une verve qui touche autant à l'éclat de rire qu'à la déchirure et dont on trouve un exemple parfait dans la citation suivante : "Oui, toute ma vie, j'ai vécu dans la terreur des plaies infectées, moi qui ne m'infectais jamais, tellement j'étais acide. Ma vie, ma vie, tantôt j'en parle comme d'une chose finie, tantôt comme d'une plaisanterie qui dure encore, et j'ai tort, car elle est finie et elle dure à la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela?"

Son histoire, c'est Molloy qui nous la raconte. Avec les hésitations et les flous propres au regard porté sur soi. Sans oublier les vapeurs de la folie et l'ironie propres à Beckett. Et c'est ainsi que nous cheminons aux côtés de ce presque vagabond, au grée des méandres de son esprit aussi tortueux que le verbe qu'il emploie. Le long d'une quête de soi jalonnée d'aventures tantôt absurdes, tantôt grotesques, tantôt triviales. Jamais gratuites. Mais, lorsque, enfin, nous croyons saisir quelques contours de ce personnage dont on viole l'intérieur sans en deviner la silhouette, les perspectives changent. L'identité n'est plus où on croyait la trouver…

Pas étonnant que ce soit avec ce roman que Beckett ait obtenu les galons d'écrivain qui, en 1969, lui vaudront le prix nobel de littérature. Littéralement captivant, ce livre ne peut être qualifié que de génial et je vous invite vivement à lire. Plus particulièrement destiné aux déjà fanatiques de l'univers des pièces de Beckett , qui y découvriront une écriture autre quoique tout aussi efficace. Pour ceux qui n'ont encore jamais lu cet auteur, je leur conseille de commencer par ses pièces, plus "consensuelles" et accesibles.

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L’énigme de la sorcière

février 25, 2006 at 1:55 (A livre ouvert)

Première femme à avoir commis l'impensable : le crime d'infanticide, Médée a hanté l'imaginaire de nombreux auteurs depuis sa première montée sur scène tragique aux Dionysies de 431. Parvenue jusqu' à nous depuis la plume d'Euripide sans jamais avoir pu être oubliée, cette petite fille du soleil nous a conté sa terrible enigme sur tous les modes, depuis de nombreuses pièces dont celles de Sénèque, Corneille ou encore Giraudoux, aux toiles de maîtres tels Delacroix en passant par les poèmes et autres romans éponymes.

Son énigme, c'est celle-ci : comment a-t-elle pu, mère, tuer les deux enfants qu'elle a eu de Jason une fois que celui-ci l'eût délaissée? Si les hypothèses sont multiples, chez Euripide déjà, la simple jalousie ne peut suffire comme explication. Impossible de comprendre alors pourquoi, 2500 après, elle continue de fasciner et de venir nous questionner jusque dans nos retranchements les plus profonds.
Ancienne déesse à laquelle les anciens vouaient un culte mais aussi barbare parmi les grecs, elle qui trompa les siens par amour et qui se fait trahir à son tour, Médée n'accomplit son geste chez Euripide que par une nécessité rituelle : celle de trancher par la vie de ses enfants le fil qui, la reliant à la communauté des hommes, la privait du ciel de ses pairs. Rituel inverse de son entrée dans l'humanité lorsque, pour le jeune Argonaute Jason venue chercher la toison d'or, elle trahit son père et tua son frère. La preuve en est est ce char ex machina envoyé par le Soleil pour venir chercher la sorcière ayant tué en elle la femme.

Dans la tragédie de Hans Henny Jahnn, les données sont plus complexes, la sensualité plus présente que chez le Tragique grec. Pas étonnant dans la mesure où, lorsqu'il réécrit la geste infanticide en 1924, Freud est passé par là et a laissé sa trace dans l'esprit d'un jeune dramaturge homosexuel et marginal. Résultat : une Médée dont les fils, jusque là muets, sont maintenant adolescents et en concurrence avec leur père, Jason. Car, reprenant un motif ancien oublié, Hans Henny Jahnn nous présente un chef des Argonautes certes "à la retraite" mais rajeuni par les elixirs de Médée. Un jeune fou(gueux) incontant qui, quoique craignant sa sorcière de femme, ne peut s'empêcher de sombrer sous le charme de Créuse, la fille du roi Créon, dont il est venu demander la main pour son ainé. Si le roi refuse avec mépris la demande du mûlatre, il propose à Jason de s'y plier lui-même, proposition que l'Argonaute s'empresse d'accepter. Ainsi abandonnée, la fière et sauvage Médée n'a d'autre choix que de se venger, elle et ses fils baffoués. Mais comment les protéger une fois morte sous ses charmes la fille du roi? Comment préserver ces petits-fils de dieux de l'infâmie et de la vengeance d'un peuple? En les faisant rejoindre les leurs, sur ou sous terre. Terrible décision que l'on partage avec elle à s'en déchirer le coeur, aux confins du manichéen.

Si Hans Henny Jahnn romp avec la but initial de cette pièce : circonscrire le divin et la communauté citoyenne, il brode dans le motif ancien de nouvelles images qui enrichissent encore le mythe pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Pièce traduite de l'allemand par Huguette et René Raddrizani, publiée aux éditions Corti. 125 pages. Environ 15 euros.
Avec une notice et des annexes très intéressantes.

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Plongeons dans le volcan

mai 25, 2005 at 1:56 (A livre ouvert)

MISE EN GARDE ET HERMÉTISME
-A lire les critiques dithyrambiques qui accompagnent ce livre, on ne comprend pas pourquoi « Au-dessus du volcan » ne figure pas dans la liste de nos classiques. « Un chef-d’œuvre comme il n’y en a pas dix par siècle » à en croire « Le Monde », ou encore « une œuvre prodigieuse, bouleversante, impossible à épuiser » si l’on s’en tient à la critique de Maurice Nadeau. Pourtant, la clé de cet anonymat qui entoure le nom de Malcom Lowry n’est pas le fait du hasard et se résume en un seul mot : hermétisme. Tel est en effet l’écueil dans lequel risque de sombrer tout lecteur mal averti.
Car, autant vous le dire tout de suite, quiconque hait la sensation de devoir relire cinq fois le même paragraphe pour en appréhender le sens trouvera assurément dans ce livre son meilleur ennemi.
L’écriture de Lowry, pour être magistrale, n’en est pas moins si exigeante qu’elle s’apparente à l’intransigeance. Lecteurs paresseux et bruits de fond s’abstenir ! Une idée que Maurice Nadeau résume très bien dans l’avant-propos : « Ce chef d’œuvre n’ouvre point ses portes à tous les vents. Il se présente comme un monde clos, hérissé de défenses et entouré de remparts. On n’y peut pénétrer qu’après plusieurs tentatives d’escalade et par effraction. » Indéniable que cette affirmation. Tout autant que celle qui veut qu’il « existe une étrange confrérie : celle des amis de Malcom Lowry » et que « utilisé par certains comme un sésame, son nom est pour d’autres un test qui sépare facilement l’humanité en deux camps ».
Tâchons de débrouiller quelques fils avant de vous laisser tenter de pénétrer son univers aussi luxuriant que labyrinthèsque.

L’HISTOIRE
Tout entier inscrit dans le mysticisme kabbalistique du chiffre 12, improbable fil d’Ariane, ce roman en spirale nous conte en autant de chapitres à l’énonciation mystérieuse, le dernier jour de la vie de Geoffrey Firmin. Un consul en poste à Quauhnahuac et qui, tout imbibé d’alcool qu’il soit et quelque précaire que soit son statut à un moment de rupture diplomatique entre l’Angleterre et le Mexique, cherche à conserver sa dignité,. Plus que sa vie, ce sont les méandres éthyliques de son esprit, la profondeur de ses blessures et le palpable de ses angoisses que le diplomate anglo-indien nous invite à venir toucher. Des blessures enfouies et qui, en ce jour funeste du 1er novembre 1938, vont se réveiller jusqu’à l’engloutir. Un jour des morts qui est justement celui que, un an jour pour jour (12 mois !) après son départ, Yvonne, son ex-femme, choisit pour des retrouvailles que Geoffrey n’est pas près à assumer.
Schéma on ne peut plus rebattu que cette histoire d’amour malheureuse. Topos littéraire bien connu. Et pourtant, dans ce motif romanesque classique, Malcom Lowry puise les ressources d’un roman qui semble renouer avec un univers magique oublié où les symboles prennent vie. A l’instar de ce précipice nommé Barracca et qui borde la vie du Consul comme le ronge en dedans un gouffre, qui finira par avoir raison de lui.
Sans oublier la galerie d’histoires et de personnages secondaires, qui crée tout un jeu de miroirs et d’échos on ne peut plus fascinants. Au point de faire de ce texte un univers complet, sphériquement clos mais à strates infinies. Un univers où l’on ne finit jamais de se replonger avec délectation une fois quelques portes franchies.

L’AUTEUR
Souffrant comme son personnage d’un mal insidieux nommé éthylisme, Malcom Lowry est mort dans l’anonymat le plus total en 1957. Si l’on a bien souvent tendance à cantonner son œuvre à « Au-dessus du volcan », sachez que d’autres textes sont disponibles dans ses œuvres complètes publiées aux éditions Livre de Poche, dans la très bonne collection « Classiques Modernes ». Vous y trouverez romans, poèmes et nouvelles à vous couper le souffle.

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