Le roman selon Beckett…
Lorsque Beckett fait paraître, en 1951, son premier roman en français sous le titre de Molloy, il est déjà l'auteur de deux textes anglais encore aujourd'hui méconnus : Murphy, rédigé en 1938, et Watt, en 1945. Malgré cette absence de médiatisation de celui qui n'est pas encore le dramaturge à succès de "En attendant Godot" et "A les beaux jours", la parution de ce livre est immédiatement saluée par la critique comme un événement. L'un d'entre eux, Jean-Jacques Marchand, allant même jusqu'à parler du "livre le plus prometteur que l'actualité nous ait proposé depuis "La Nausée" de Sartre." Et il est vrai que ce "nouveau" roman révolutionne le genre.
Si le style lacunaire si spécifique à Beckett -et qui lui vaut d'être sans conteste mon auteur préféré-, n'est ici qu'en germe, son univers s'y épanouit avec une force qui pénètre au plus profond de nous-même. Difficile pourtant d'entrer dans ce roman tant l'écriture "d'une seule traite" et qui bouscule la syntaxe, est inhabituellement dense. Sans concession.
Et pourtant quels délices à vaincre cette difficulté première. Car, une fois votre cerveau accoutumé, Molloy ne vous quittera plus tant est obsédant le style et truculente, la verve du personnage éponyme. Une verve qui touche autant à l'éclat de rire qu'à la déchirure et dont on trouve un exemple parfait dans la citation suivante : "Oui, toute ma vie, j'ai vécu dans la terreur des plaies infectées, moi qui ne m'infectais jamais, tellement j'étais acide. Ma vie, ma vie, tantôt j'en parle comme d'une chose finie, tantôt comme d'une plaisanterie qui dure encore, et j'ai tort, car elle est finie et elle dure à la fois, mais par quel temps du verbe exprimer cela?"
Son histoire, c'est Molloy qui nous la raconte. Avec les hésitations et les flous propres au regard porté sur soi. Sans oublier les vapeurs de la folie et l'ironie propres à Beckett. Et c'est ainsi que nous cheminons aux côtés de ce presque vagabond, au grée des méandres de son esprit aussi tortueux que le verbe qu'il emploie. Le long d'une quête de soi jalonnée d'aventures tantôt absurdes, tantôt grotesques, tantôt triviales. Jamais gratuites. Mais, lorsque, enfin, nous croyons saisir quelques contours de ce personnage dont on viole l'intérieur sans en deviner la silhouette, les perspectives changent. L'identité n'est plus où on croyait la trouver…
Pas étonnant que ce soit avec ce roman que Beckett ait obtenu les galons d'écrivain qui, en 1969, lui vaudront le prix nobel de littérature. Littéralement captivant, ce livre ne peut être qualifié que de génial et je vous invite vivement à lire. Plus particulièrement destiné aux déjà fanatiques de l'univers des pièces de Beckett , qui y découvriront une écriture autre quoique tout aussi efficace. Pour ceux qui n'ont encore jamais lu cet auteur, je leur conseille de commencer par ses pièces, plus "consensuelles" et accesibles.