L’énigme de la sorcière
Première femme à avoir commis l'impensable : le crime d'infanticide, Médée a hanté l'imaginaire de nombreux auteurs depuis sa première montée sur scène tragique aux Dionysies de 431. Parvenue jusqu' à nous depuis la plume d'Euripide sans jamais avoir pu être oubliée, cette petite fille du soleil nous a conté sa terrible enigme sur tous les modes, depuis de nombreuses pièces dont celles de Sénèque, Corneille ou encore Giraudoux, aux toiles de maîtres tels Delacroix en passant par les poèmes et autres romans éponymes.
Son énigme, c'est celle-ci : comment a-t-elle pu, mère, tuer les deux enfants qu'elle a eu de Jason une fois que celui-ci l'eût délaissée? Si les hypothèses sont multiples, chez Euripide déjà, la simple jalousie ne peut suffire comme explication. Impossible de comprendre alors pourquoi, 2500 après, elle continue de fasciner et de venir nous questionner jusque dans nos retranchements les plus profonds.
Ancienne déesse à laquelle les anciens vouaient un culte mais aussi barbare parmi les grecs, elle qui trompa les siens par amour et qui se fait trahir à son tour, Médée n'accomplit son geste chez Euripide que par une nécessité rituelle : celle de trancher par la vie de ses enfants le fil qui, la reliant à la communauté des hommes, la privait du ciel de ses pairs. Rituel inverse de son entrée dans l'humanité lorsque, pour le jeune Argonaute Jason venue chercher la toison d'or, elle trahit son père et tua son frère. La preuve en est est ce char ex machina envoyé par le Soleil pour venir chercher la sorcière ayant tué en elle la femme.
Dans la tragédie de Hans Henny Jahnn, les données sont plus complexes, la sensualité plus présente que chez le Tragique grec. Pas étonnant dans la mesure où, lorsqu'il réécrit la geste infanticide en 1924, Freud est passé par là et a laissé sa trace dans l'esprit d'un jeune dramaturge homosexuel et marginal. Résultat : une Médée dont les fils, jusque là muets, sont maintenant adolescents et en concurrence avec leur père, Jason. Car, reprenant un motif ancien oublié, Hans Henny Jahnn nous présente un chef des Argonautes certes "à la retraite" mais rajeuni par les elixirs de Médée. Un jeune fou(gueux) incontant qui, quoique craignant sa sorcière de femme, ne peut s'empêcher de sombrer sous le charme de Créuse, la fille du roi Créon, dont il est venu demander la main pour son ainé. Si le roi refuse avec mépris la demande du mûlatre, il propose à Jason de s'y plier lui-même, proposition que l'Argonaute s'empresse d'accepter. Ainsi abandonnée, la fière et sauvage Médée n'a d'autre choix que de se venger, elle et ses fils baffoués. Mais comment les protéger une fois morte sous ses charmes la fille du roi? Comment préserver ces petits-fils de dieux de l'infâmie et de la vengeance d'un peuple? En les faisant rejoindre les leurs, sur ou sous terre. Terrible décision que l'on partage avec elle à s'en déchirer le coeur, aux confins du manichéen.
Si Hans Henny Jahnn romp avec la but initial de cette pièce : circonscrire le divin et la communauté citoyenne, il brode dans le motif ancien de nouvelles images qui enrichissent encore le mythe pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Pièce traduite de l'allemand par Huguette et René Raddrizani, publiée aux éditions Corti. 125 pages. Environ 15 euros.
Avec une notice et des annexes très intéressantes.